Bilan avril 2026 : 632 offres tech passées au crible — ce que les salaires racontent (et ce qu'ils cachent)
Bilan avril 2026 : 632 offres tech passées au crible — ce que les salaires racontent (et ce qu'ils cachent)
Mardi matin, un DRH d'une ESN lyonnaise m'a envoyé un message agacé. Il avait lu notre dernier article sur les stacks les mieux payées et trouvait qu'on « surévaluait Rust ». Son argument : « Personne ne recrute en Rust à Lyon, vos chiffres sortent d'où ? » J'ai vérifié. On a quatre offres Rust à Lyon dans notre base ce mois-ci, avec un salaire moyen de 101 072 €. Plus que Paris. Je lui ai répondu avec les chiffres. Pas de réponse depuis.
Ce genre d'échange résume bien avril 2026 sur le marché des salaires tech en France. Des certitudes bousculées, des signaux faibles qui se confirment, et toujours cette opacité massive du côté des recruteurs publics. Voici ce que nos données racontent — et surtout, les questions qu'elles posent sans y répondre.
Ce qu'on a collecté en avril : méthodologie express
Avant de plonger dans les chiffres, un mot sur la matière première. Ce mois-ci, notre pipeline a agrégé 632 fiches d'offres tech en CDI sur le territoire français.
Le détail qui change tout : sur ces 632 offres, seules 120 affichent une fourchette salariale exploitable. Les 512 restantes proviennent de France Travail et ne mentionnent aucun salaire. Zéro. Pas une fourchette, pas un « selon profil » un peu plus précis que d'habitude. Rien.
Les 120 fiches avec données salariales viennent de quatre sources croisées : Welcome to the Jungle (27 offres), Glassdoor (27), LinkedIn (33) et collecte directe auprès d'entreprises (33). On parle de CDI uniquement, répartis sur sept stacks principales et quatre métropoles.
Deux choses à garder en tête pour la suite. D'abord, 120 fiches c'est un échantillon, pas un recensement — certains croisements stack × région reposent sur deux ou trois offres. Ensuite, les sources privées (WTTJ, Glassdoor) attirent un certain type d'entreprises, plutôt tech-first, souvent en croissance. Le tissu des PME traditionnelles reste quasi invisible dans nos données. C'est un biais qu'on assume, faute de mieux.
Le tableau du mois : salaire moyen par stack
Commençons par la vue d'ensemble. Voici les moyennes brutes annuelles observées par stack sur l'ensemble des régions et niveaux d'expérience confondus :
| Stack | Salaire moyen | Nb offres | Écart junior/senior | Progression |
|---|---|---|---|---|
| Rust | 85 099 € | 20 | 66 614 → 100 617 € | +51 % |
| Data Science | 80 175 € | 15 | 65 415 → 92 561 € | +41 % |
| Go | 76 047 € | 19 | 52 158 → 94 526 € | +81 % |
| DevOps | 72 433 € | 18 | 47 809 → 82 664 € | +73 % |
| Java | 70 099 € | 17 | 53 842 → 80 655 € | +50 % |
| Python | 68 833 € | 17 | 51 241 → 84 251 € | +64 % |
| JavaScript | 64 260 € | 14 | 47 091 → 81 910 € | +74 % |
Quelques constats rapides. Rust conserve la première place, comme le mois dernier. Pas une surprise. Ce qui mérite un regard plus attentif, c'est la colonne de droite.
Go affiche la progression la plus brutale entre profils juniors et seniors : +81 %. Un développeur Go débutant à 52 158 € peut viser 94 526 € en montant en séniorité. C'est 42 368 € d'écart. La question que ça pose : est-ce que Go récompense vraiment l'expérience, ou est-ce que les juniors Go sont sous-payés parce que le vivier est encore restreint ?
JavaScript, de son côté, montre une progression de +74 % — honorable — mais part de si bas (47 091 € en junior) que même les seniors plafonnent à 81 910 €. Un junior Rust gagne plus qu'un mid-level JavaScript dans la plupart des régions. Le marché a tranché, que ça plaise ou non.
Paris vs province : le premium de 23 % est-il justifié ?
Les 17 offres parisiennes de notre échantillon affichent un salaire moyen de 88 537 €. En province (Lyon, Toulouse, Nantes, autres), la moyenne tombe à 71 938 €. Soit un premium parisien de 23,1 %.
Ce chiffre paraît stable. Il tournait autour de 20-25 % dans nos collectes précédentes. Mais cette moyenne masque des disparités spectaculaires selon les stacks.
Prenons Rust. À Paris, le salaire moyen observé est de 97 223 €. À Lyon : 101 072 €. Lyon bat Paris sur Rust. Oui, on a relu trois fois aussi. L'explication probable : les quatre offres Rust lyonnaises de notre base proviennent de grands groupes ou de scaleups matures en deep tech. Paris, de son côté, a dans son échantillon un mix qui inclut des structures plus petites. Mais quand même — pour un DRH qui m'affirme que « Rust n'existe pas à Lyon », c'est un démenti chiffré assez net.
Autre anomalie : Data Science à Lyon monte à 104 156 € de moyenne (sur 3 offres, prudence). Toulouse est à 60 809 €. Presque du simple au double. Ces trois offres lyonnaises ciblent des profils très seniors en grand groupe — ce qui tire la moyenne vers le haut de manière probablement non représentative. Mais le signal est là : Lyon concentre des postes Data Science haut de gamme, possiblement liés à l'écosystème IA/deep learning qui s'y développe.
Nantes ferme la marche à 66 622 € de moyenne toutes stacks confondues. C'est 25 % en dessous de Paris. Rapporté au coût de la vie nantais, l'écart net de pouvoir d'achat se réduit significativement — mais ça, c'est un calcul que chacun doit faire avec ses propres contraintes.
La taille de la boîte pèse plus que la région
Un résultat qui se confirme mois après mois et qui devrait être répété jusqu'à ce qu'il rentre : le type d'employeur a plus d'impact sur le salaire que la localisation géographique.
Grand groupe : 82 506 € de moyenne (41 offres). Scaleup : 75 570 € (42 offres). Startup : 63 732 € (37 offres).
L'écart entre grand groupe et startup atteint 29,5 %. Presque 19 000 € bruts annuels. C'est plus que le premium parisien.
Dit autrement : un développeur Go en grand groupe à Toulouse (87 691 € observé) gagne davantage qu'un développeur Go en startup à Paris. Le reflexe « je vais à Paris pour gagner plus » mérite d'être questionné — si la question est purement salariale et que le choix se pose entre une startup parisienne et un grand groupe en région.
Évidemment, comparer des pommes et des oranges a ses limites. Les startups proposent souvent des BSPCE dont la valeur future est par définition incertaine. Les grands groupes offrent des avantages en nature (mutuelle, CE, intéressement) qui n'apparaissent pas dans le brut. Et l'environnement de travail, la culture, le rythme — tout ça ne se chiffre pas en euros annuels. Mais sur le pur salaire brut fixe ? Les grands groupes écrasent la concurrence. Ce n'est pas un jugement de valeur. C'est un constat arithmétique.
Le trou noir de France Travail
C'est peut-être le chiffre le plus frappant de ce bilan d'avril : sur 512 offres tech collectées via France Travail, exactement zéro affichent un salaire.
Pas « très peu ». Pas « une poignée ». Zéro.
La répartition des offres publiques montre pourtant un volume conséquent : 87 en JavaScript, 66 en DevOps, 34 en Java, 26 en Data Science, 25 en Python. Ce ne sont pas des postes marginaux. Géographiquement, 101 sont en Île-de-France, 50 à Lyon, 25 à Nantes, 23 à Toulouse. Le maillage territorial existe.
Mais l'information salariale, elle, n'existe pas.
On pourrait se dire que c'est normal, que « ça a toujours été comme ça ». Sauf qu'en 2026, la directive européenne sur la transparence salariale (adoptée en 2023, transposition prévue d'ici juin 2026) est censée obliger les employeurs à communiquer une fourchette de rémunération dès l'offre d'emploi. On en est où, concrètement ? Nulle part, visiblement — du moins côté opérateur public.
Ce vide a des conséquences directes. Les développeurs qui passent par France Travail naviguent à l'aveugle. Ils ne peuvent pas comparer, pas négocier sur une base factuelle, pas identifier un salaire sous le marché avant d'avoir passé deux entretiens. C'est une perte de temps pour tout le monde. Et c'est un avantage structurel pour les plateformes privées (WTTJ, LinkedIn) qui, elles, affichent les fourchettes — au moins partiellement.
Le secteur public recrute, mais dans l'ombre
Une digression qui n'en est pas vraiment une. On parle beaucoup des stacks à la mode dans le privé — Rust, Go, Data Science. Mais les 512 offres France Travail racontent une histoire différente sur la structure réelle de la demande tech française.
JavaScript domine massivement avec 87 offres publiques, suivi du DevOps (66) et de Java (34). Python et Data Science se tiennent autour de 25 chacun. Rust ? Sept offres. Sept sur 512.
Le secteur public et parapublic reste massivement ancré sur les technologies établies. Rien de surprenant en soi — les SI des collectivités, des ministères, des hôpitaux ne vont pas réécrire leurs applicatifs en Rust demain matin. Mais ça crée un marché à deux vitesses que les moyennes globales invisibilisent. Le développeur Java qui travaille pour une collectivité territoriale à Lille et le développeur Rust en scaleup deep tech à Toulouse n'ont strictement rien en commun — ni le salaire, ni le quotidien, ni les perspectives d'évolution. Pourtant, dans les statistiques nationales type INSEE, ils sont tous les deux « informaticiens ».
Géographiquement, l'Île-de-France concentre 101 des 512 offres publiques (20 %), Lyon en capte 50 (10 %), puis Nantes et Lille à égalité (25 chacune). Toulouse n'en a que 23 malgré son tissu aéronautique — ce qui laisse penser que les recrutements tech toulousains passent davantage par les canaux privés. Encore un signal qui, sans le croisement public/privé, resterait invisible.
Signaux faibles du mois : Rust en province, DevOps sans Paris
Deux tendances méritent qu'on s'y attarde même si les volumes sont encore trop faibles pour tirer des conclusions définitives.
Rust hors de Paris. Sur nos 20 offres Rust, 16 sont en province. C'est contre-intuitif pour un langage souvent associé à la tech parisienne hyperspécialisée. Toulouse concentre à lui seul 9 offres Rust (moyenne : 75 299 €), ce qui en fait le premier bassin Rust de notre base ce mois-ci. L'aéronautique et l'embarqué toulousains absorbent probablement une bonne partie de cette demande. Si la tendance se confirme les prochains mois, Toulouse pourrait devenir le hub Rust français — un récit qui n'existe pas encore dans la presse tech.
DevOps : Paris invisible. Aucune de nos 18 offres DevOps avec salaire n'est parisienne. Toutes sont réparties entre Lyon (6, à 78 600 € de moyenne), Toulouse (6, à 73 602 €) et Nantes (6, à 65 098 €). Soit les DevOps parisiens négocient en off sans passer par les plateformes qu'on scrape, soit la demande DevOps s'est effectivement déconcentrée vers les pôles régionaux. Hypothèse personnelle — et c'est une hypothèse, pas un fait : le DevOps se prête mieux au remote que d'autres spécialités, ce qui rendrait le rattachement géographique parisien moins nécessaire côté recruteur. Mais je n'ai pas de données remote/on-site assez fiables pour étayer ça ce mois-ci.
La question qu'on évite : nos données sont-elles fiables ?
Transparence oblige, posons-la nous-mêmes.
120 offres avec salaire, c'est mieux que rien. C'est largement mieux que ce que propose France Travail (zéro, rappelons-le). Mais c'est insuffisant pour prétendre à une représentativité statistique rigoureuse.
Quelques croisements reposent sur des volumes si faibles qu'un seul outlier peut faire basculer une moyenne. Python à Paris : une seule offre, à 104 994 €. Ça tire la moyenne Python-Paris vers le haut de manière absurde. Data Science à Lyon : trois offres, toutes en grand groupe senior. On peut en tirer un signal, pas une loi générale.
Ce qu'on peut affirmer avec davantage de confiance, ce sont les grandes tendances : Rust et Data Science dominent le haut du classement, les grands groupes paient nettement plus que les startups, et Paris conserve un premium autour de 20-25 %. Ces constats tiennent parce qu'ils se retrouvent dans plusieurs croisements indépendants et sont cohérents avec nos collectes précédentes.
Pour le reste, chaque chiffre doit être lu avec son « n= ». C'est pour ça qu'on le met systématiquement dans nos tableaux. Un chiffre sans contexte de volume, c'est du bruit déguisé en signal.
Ce qui a changé (ou pas) par rapport à mars
On me pose souvent la question : « Ça bouge, les salaires tech, d'un mois à l'autre ? » La réponse honnête : pas vraiment, à cette échelle de temps. Les salaires CDI ne se renégocient pas tous les 30 jours. Ce qui évolue, ce sont les volumes d'offres et la répartition par stack/région.
Ce mois-ci, quelques mouvements notables :
Le volume global a légèrement augmenté (632 vs environ 580 le mois précédent), porté essentiellement par France Travail qui semble publier davantage d'offres tech — sans pour autant y ajouter de transparence salariale.
La proportion d'offres Rust en province continue de grimper. En mars, Toulouse avait 6 offres Rust ; en avril, 9. C'est anecdotique en volume absolu, mais la direction est claire.
Go reste stable en volume mais ses offres se concentrent de plus en plus sur Nantes (8 offres sur 19 ce mois-ci). Est-ce un artefact de notre collecte ou un vrai mouvement de fond ? On surveillera en mai.
Le reste — hiérarchie des stacks, premium parisien, gap startup/grand groupe — ne bouge pas significativement. Ce qui est en soi une information : le marché des salaires tech en France est structurellement rigide. Les à-coups viennent des levées de fonds, des plans de recrutement massifs, des restructurations — pas des ajustements mensuels.
Un point qui m'a frappé en compilant ces chiffres : la hiérarchie des stacks par salaire est quasi identique à celle de mars. Rust, Data Science, Go, DevOps, Java, Python, JavaScript — dans cet ordre exact, pour le deuxième mois consécutif. L'écart entre le premier (Rust, 85 099 €) et le dernier (JavaScript, 64 260 €) reste figé autour de 32 %. Quand un classement ne bouge pas deux mois de suite avec des échantillons différents, c'est soit que la réalité est stable, soit que nos biais de collecte sont constants. Probablement un peu des deux.
La contradiction que j'assume : on publie des bilans mensuels sur un marché qui bouge à peine d'un mois sur l'autre. Est-ce utile ? Je crois que oui — parce que la valeur n'est pas dans le mouvement mais dans la confirmation. Savoir que les chiffres tiennent, que le premium parisien ne s'effondre pas, que Rust ne décroche pas, ça permet aux gens qui prennent des décisions de carrière sur 6-12 mois de le faire avec un minimum de confiance. Et le jour où quelque chose bougera vraiment, on le verra ici en premier.
Trois questions ouvertes pour mai
Plutôt que de conclure avec des certitudes, voici ce qu'on va surveiller le mois prochain.
La directive transparence salariale va-t-elle produire ses premiers effets ? La date butoir de transposition approche (juin 2026). Si des entreprises commencent à afficher des fourchettes sur France Travail, on le verra immédiatement dans nos données. Pour l'instant : aucun signe.
Toulouse va-t-il confirmer sa position de hub Rust ? Neuf offres en avril, c'est un signal. Quinze en mai, ce serait une tendance. On regardera aussi si le niveau salarial se maintient au-dessus de 75 000 € — si les offres qui arrivent sont des postes juniors en startup, la moyenne pourrait corriger à la baisse.
Le DevOps va-t-il réapparaître à Paris ? L'absence totale d'offres DevOps parisiennes dans nos données salariales est bizarre. Trop bizarre pour ne pas creuser. On va élargir nos sources le mois prochain pour vérifier si c'est un vrai vide ou un angle mort de notre scraping.
Que faire de ces chiffres
Si vous êtes développeur, data scientist ou DevOps et que vous vous demandez où vous vous situez par rapport au marché : croisez votre stack, votre région et votre taille de boîte. La moyenne globale ne veut rien dire pour votre cas particulier. Un DevOps à Lyon en scaleup et un DevOps à Nantes en startup, ce n'est pas le même marché. Nos articles détaillés sur la progression salariale par expérience et le classement des 7 stacks par salaire rentrent dans le détail de chaque croisement.
Si vous recrutez : regardez le tableau du haut. Si votre offre Rust est en dessous de 66 000 € pour un junior, vous êtes sous le marché observé. Si votre offre DevOps ne mentionne pas de fourchette salariale, vous faites partie du problème que la directive européenne essaie de résoudre.
Et si vous voulez juste un chiffre personnalisé rapide, le simulateur salaire par stack, région et expérience reste accessible gratuitement — il intègre les données d'avril depuis cette semaine.
On se retrouve fin mai pour le prochain bilan. D'ici là, les données continuent de tourner.